Dans un système éducatif haïtien souvent mis à rude épreuve par des crises
socio-économiques et institutionnelles persistantes, la santé mentale des
enseignants demeure un sujet trop fréquemment relégué au second plan. Pourtant,
le bien-être de ceux qui transmettent le savoir(enseignant/professeur) est le
socle même de la réussite des générations futures(apprenant/élève/étudiant).
C’est dans cette perspective que Pierre Wilio PAUL, ancien étudiant en
Psychoéducation, a brillamment soutenu son mémoire de licence au Campus Henry
Christophe de l’Université d’État d’Haïti à Limonade (CHC-UEH-L), ce vendredi
19 décembre 2025.
Intitulé « Effets de l’épuisement professionnel des enseignants sur la
performance des élèves du 2e cycle du fondamental », ce travail de
recherche, mené sous la direction du Professeur Sadrack ORDENA, propose une
analyse approfondie des réalités vécues à l’École S&H de Caracol et à
l’École Daniel Petit-Frère de Limonade.
Après la délibération du jury qui lui a accordé une moyenne de 80/100 et la
mention « très bien » pour saluer la pertinence et la qualité de son
travail, le nouveau licencié a accepté de répondre à nos questions.
L’entrevue avec monsieur Pierre Wilio PAUL s’est ainsi
déroulée :
JLBJ : Dans un contexte éducatif haïtien marqué par de multiples crises,
qu'est-ce qui vous a personnellement poussé à choisir le « burnout » ou
« l’épuisement professionnel » des enseignants comme sujet de
recherche en psychoéducation ?
Pierre Wilio PAUL : L’enseignant est un acteur clé de la réussite scolaire, en revanche ses
conditions de travail demeurent difficiles, ce qui leur conduit au burnout. De
plus, dans le contexte haïtien, peu d’étude empirique s’accentue sur le burnout
quant à ses effets sur la performance des élèves. Ainsi, nous avons choisi de
centrer notre étude sur ce sujet pour connaitre les manifestations du syndrome
et proposer des pistes d’amélioration aux enseignants touchés. Car la
psychoéducation vise non seulement l’adaptation psychosociale des individus,
mais aussi le bien-être des professionnels en éducation.
JLBJ : Votre travail s’appuie principalement sur le modèle
tridimensionnel de Christina Maslach. Pourriez-vous nous expliquer brièvement
comment l'épuisement émotionnel, la dépersonnalisation et la perte
d’accomplissement personnel peuvent se manifester concrètement chez un
enseignant haïtien aujourd’hui ?
Pierre Wilio PAUL : L’épuisement émotionnel survient à une fatigue
physique que psychique. Le fait de travailler dur et dans des conditions
difficiles, peut endommager le cerveau et a des répercussions physiques comme
fatigue intense, trouble du sommeil, maux de tête fréquents etc. La
dépersonnalisation se manifeste par un détachement et la désillusion du
burnouté, il a une autre conception de lui-même, il devient pessimisme, défiant
et manifeste un désintéressement fréquent dans son travail. Vu ce degré de
surcharge mentale et de cynisme, l’enseignant n’arrive pas à atteindre ses
objectifs, il ne fournit pas ce qu’il devrait, ce qui affecte la performance
des élèves avec lesquels il travaille.
JLBJ : Vous avez mené une étude de cas comparative entre l’École S&H
de Caracol et l’École Daniel Petit-Frère de Limonade. Pourquoi avoir choisi ces
deux établissements et quelle a été votre stratégie pour croiser les
observations de classe et les résultats scolaires ?
L’École S&H de Caracol est une institution financée par une
organisation étrangère. Elle se caractérise par l’existence de principes
institutionnels clairement définis et appliqués avec rigueur, auxquels les
employés comme les élèves doivent se conformer afin de demeurer au sein de
l’établissement.
À l’inverse, l’École Daniel Petit-Frère de Limonade, dirigée par un
responsable haïtien, adopte une approche plus souple dans l’application de
certains principes organisationnels, notamment en ce qui concerne les effectifs
par classe, l’aménagement des espaces scolaires, la régularité des enseignants
et le fonctionnement administratif. Ainsi, les données recueillies auprès de
ces deux institutions nous ont permis de mettre en évidence les manifestations
de l’épuisement professionnel non seulement chez les enseignants exerçant dans
des établissements financés et fortement structurés, mais également chez ceux
évoluant dans des institutions au cadre organisationnel plus souple.
Dans cette perspective, une même grille d’observation a été utilisée dans
l’ensemble des classes observées. L’analyse des moyennes obtenues pour chaque
dimension étudiée a permis de déterminer si celles-ci exercent une influence
positive, neutre ou négative sur la performance académique des élèves.
JLBJ : L'un des points forts de votre mémoire est la corrélation claire
entre le niveau d’épuisement professionnel des enseignants et la performance
des élèves... Quels sont les résultats les plus alarmants que vous avez
constatés concernant la baisse de performance académique dans les classes où
l'enseignant est épuisé ?
Pierre Wilio PAUL : Selon l’échelle de burnout de Maslach, un score élevé des deux premières
dimensions et un score faible de la troisième dimension signe un épuisement
professionnel. Dans nos résultats, nous avons eu un enseignant dont ses scores
pour les deux premières dimensions sont respectivement 33 et 19, 22 pour la
troisième. La moyenne de la classe de cet enseignant est de 48.04, plus faible que
les autres (Maximum : 81.13).
JLBJ : Au-delà des moyennes scolaires, votre étude mentionne des «
micro-violences verbales » et un climat de classe anxiogène. Comment le
désengagement émotionnel d'un enseignant peut influencer le développement
socio-affectif et la motivation de ses élèves selon vous ?
Pierre Wilio PAUL : L’empathie, la coopération, l’expression des émotions se développent mieux
dans un climat relationnel positif. Ainsi, quand l’enseignant est désengagé,
cela peut causer des difficultés à développer des compétences socio-affectives,
un retrait social, une baisse de motivation intrinsèque etc.
JLBJ : En mobilisant la théorie de la conservation des ressources de
Hobfoll et le modèle des « exigences-ressources » de Demerouti et al., vous
identifiez un déséquilibre structurel... Quelles sont les principales
ressources (matérielles ou psychologiques) qui manquent le plus cruellement aux
enseignants des zones que vous avez étudiées ?
Pierre Wilio PAUL : manque d’Appui psychologique, manque d’activité de détente, manque d’environnement attrayant, manque d’implication des parents, manque encadrement du métier, pas pensions pour les aînés, manque de supervision, les enseignants recommandent que leur salaire soit un peu plus raisonnable.
JLBJ : Lors de l’analyse des entretiens avec les directeurs d'écoles,
vous avez évoqué une dimension sociétale du problème… Dans quelle mesure la
dégradation de la situation socio-économique globale en Haïti alimente-t-elle
ce syndrome d'épuisement professionnel selon vous ?
Pierre Wilio PAUL : Certains parents envoient leurs enfants à l’école sous la pression
sociale, sans disposer réellement des moyens nécessaires pour répondre à leurs
besoins essentiels. Il en résulte qu’un élève privé de matériel scolaire
adéquat et, parfois, de petit déjeuner, peut éprouver des difficultés à suivre
les cours dans les mêmes conditions que ses camarades.
Or, chaque élève présente des besoins spécifiques auxquels l’enseignant est
appelé à répondre dans le cadre de sa mission éducative. À cet égard, le
gouvernement haïtien, sous l’administration de l’ex-président Joseph Michel
Martelly en 2011, avait promis la gratuité de la scolarisation ainsi que la
distribution d’un plat chaud quotidien au niveau fondamental, promesses qui ne
se sont pas concrétisées de manière effective.
Par ailleurs, malgré ces engagements non tenus, les
enseignants continuent de faire face à des retards récurrents dans le versement
de leurs salaires, situation qui constitue l’une de leurs principales sources
de revendication.
JLBJ : Votre travail débouche sur un ensemble de recommandations. Selon
vous, quelles actions prioritaires le MENFP et les institutions scolaires
devraient-ils entreprendre pour intégrer un soutien psychosocial permanent au
profit du personnel enseignant ?
Pierre Wilio PAUL : Mise en place des professionnels de santé mentale au profit des
enseignants, créer un espace de parole avec eux ; dons des matérielles
pédagogues nécessaires ; Améliorer l’espace de travail des
enseignants ; Augmentation du salaire, mettre à leur disposition tous les
matérielles selon le niveau de travail.
JLBJ : Comme de nombreux jeunes étudiants haïtiens, vous avez sans doute
dû braver des obstacles au cours de la préparation et la réalisation de ce
travail. Quels ont été pour vous les plus grands défis à surmonter durant cette
période et quels sont vos principaux conseils pour les étudiants qui sont
présentement sur le point d’entamer leur travail de fin d’études au niveau
licence ?
Pierre Wilio PAUL : Mes principaux défis ont été liés aux exigences multiples de la rédaction
du mémoire. Cette tâche s’est révélée particulièrement difficile, car je devais
être présent chaque mardi, selon la disponibilité de mon directeur, aux séances
de suivi, tout en apportant les travaux demandés. Or, ces rencontres
coïncidaient souvent avec mes obligations professionnelles à la Natcom, que je
devais également honorer.
Pour concilier ces responsabilités, j’ai consacré presque toutes mes nuits
au travail académique. En effet, après une journée complète de travail à la
Natcom, je me retrouvais le soir dans un état de fatigue intense, rendant la
poursuite de la rédaction particulièrement éprouvante. Malgré cette situation,
je n’ai jamais envisagé d’abandonner. L’un de mes objectifs majeurs pour
l’année 2025 était de terminer la rédaction de mon travail de fin d’études et
de le soutenir.
Ainsi, afin d’atteindre cet objectif, j’ai consenti d’importants
sacrifices, allant jusqu’à dormir seulement deux à trois heures par nuit durant
la période finale de la rédaction.
À l’intention de ceux qui s’apprêtent à entamer leur travail de fin
d’études, il est essentiel de se fixer des objectifs clairs et de les inscrire
dans une période bien définie. Il convient également d’évaluer régulièrement le
chemin parcouru par rapport aux objectifs initialement fixés. Ce travail doit
être considéré comme une priorité, malgré la présence d’autres obligations.
En effet, la finalité ultime du parcours universitaire
menant à l’obtention de la licence est la soutenance du mémoire. À cet égard,
il est recommandé à tous les mémorants de mettre en œuvre les efforts
nécessaires pour achever la rédaction de leur mémoire et accéder à la
soutenance. Ils doivent être conscients que les responsabilités quotidiennes ne
disparaîtront jamais totalement, mais qu’il s’agit avant tout d’une question de
priorités. Qu’ils fassent donc preuve de persévérance, de courage et d’optimisme.
JLBJ : Vous êtes désormais licencié en Psychoéducation, comment
envisagez-vous la suite de votre parcours ? Comptez-vous poursuivre vos
recherches pour approfondir l'impact de la santé mentale sur la qualité de
l'éducation en Haïti ou vous avez d’autres projets en vue dont vous
voudriez nous en parler ?
Pierre Wilio PAUL : En attendant que je termine mon étude en théologie, je suis disponible à toutes institutions qui favorisent le bien-être des professionnels et l’adaptation des membres par la mise en place d’un Psychoéducateur. Dans cette même période, je procède aux diverses démarches pour décrocher un master en psychoéducation en santé mentale.
-FIN-
Adoptant une approche méthodologique mixte, Pierre Wilio PAUL a su
démontrer que le « burnout » d’un enseignant n'est pas qu'un malaise
individuel, mais un problème systémique à l'apprentissage. Son travail met en
lumière la corrélation principale à savoir que « plus l’enseignant est
épuisé émotionnellement et se détache de sa mission, plus la performance
académique des élèves chute », créant ainsi une chaîne de démotivation et
d'inégalités scolaires.
Son travail souligne l'urgence d'intégrer un soutien
psychosocial permanent et de revaloriser les conditions de travail pour
protéger la santé mentale de ceux qui forment les élèves en Haïti.
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Pour rappel Pierre Wilio PAUL est un jeune Haïtien né le
22 mars 1997 à Labranle, cinquième section communale des Gonaïves, au sein
d’une famille chrétienne. Il a effectué ses études primaires à l’Institution
Baptiste Maranatha de Labranle, puis à l’École nationale du troisième cycle de
Labranle. Il a poursuivi ses études secondaires au Lycée du Bicentenaire des
Gonaïves.
Après l’obtention de son diplôme secondaire, il a entrepris, en 2018, des
études universitaires en psychoéducation au Campus Henry Christophe de
Limonade. Ce parcours académique s’est achevé en 2023. Il est maintenant
licencié en psychologie et psychoéducation, depuis après sa soutenance du 19
décembre 2025.
Nous lui adressons nos plus chaleureuses félicitations pour l'obtention de
sa licence en Psychoéducation et lui formulons nos meilleurs vœux de succès
continus pour la suite de son parcours professionnel.
Merci Collègue Wilio pour la réalisation de ce travail
académique qui témoigne de votre engagement envers une éducation de qualité
dans notre pays !!!

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