Le Traumatisme Vicariant dans la pratique médicale conventionnelle en Haïti : une étude soutenue par la psychologue Christina Roussa Charles au CHC-UEH-L


Dans certains milieux, la figure du soignant est souvent perçue comme un roc inébranlable, insensible à la détresse qu'il côtoie quotidiennement. Pourtant, derrière la blouse blanche se cachent des hommes et des femmes exposés à un risque psychologique appelé le « traumatisme vicariant ». Ce phénomène survient lorsque le professionnel de santé se retrouve absorbé par la souffrance et le contact répété avec les patients (victimes), ramenant des conséquences sur sa santé mentale et sur son équilibre psychique…

 C’est pour lever le voile sur cette réalité et alerter sur la santé mentale qui est négligée dans les institutions sanitaires haïtiennes que Christina Roussa CHARLES a brillamment soutenu son mémoire de licence en Psychologie ce vendredi 13 février 2026, à 13h, au Campus Henry Christophe de l’Université d’État d’Haïti à Limonade (CHC-UEH-L).

Sous la direction du Professeur James CICERON, son travail intitulé « Le Traumatisme Vicariant dans la pratique médicale conventionnelle » propose une immersion dans le vécu émotionnel des médecins et infirmières en Haïti. Un rigoureux travail académique que le jury a salué en lui attribuant la note de 80 et la mention « Très Bien ».

À la fin de cette première soutenance de mémoire issu de la promotion Viktor Frankl (2018-2022) en Psychologie au CHC-UEH-L qui a été une belle démonstration de persévérance et une grande source de motivation pour beaucoup de collègues étudiants, nous avons rencontré la désormais licenciée pour nous parler un peu de son travail. Et l’entrevue s’est ainsi déroulée :

JLBJ : Dans un pays comme Haïti où la santé mentale est souvent négligée, qu'est-ce qui vous a poussée à vous intéresser spécifiquement au « traumatisme vicariant » chez les soignants ? 

CRC : Merci pour la question. C’est précisément pour ce que vous avez noté : la santé mentale est négligée et ceci même dans nos institutions dites sanitaires. Mais, la principale raison est parce que souvent de fois, la pensée collective a tendance à penser que ceux qui prodiguent des soins ou qui prennent soin des autres(en santé physique comme en santé mentale), sont toujours au mieux de leur forme et qu’ils sont toujours satisfaits de leur travail, ou encore que le milieu du travail est sain, et ne contient que de choses positives. Or, les facteurs de risques auxquels les professionnels sont exposés existent, il faut donc chercher à étudier leurs possibles impacts.

JLBJ : Pour le grand public, pourriez-vous expliquer ce qu'est exactement le traumatisme vicariant et comment il se distingue du « burnout » ou de la simple fatigue physique ?

CRC : Le traumatisme vicariant c’est s’approprier la souffrance de l’autre sans le vouloir réellement, mais par un excès d’empathie et par exposition répétée aux évènements traumatiques d’une personne. C’est pour cela qu’on parle du TV comme un traumatisme indirect, par personne interposée ou par usure. Il va bien au-delà d’une simple fatigue, cependant, le burnout est un épuisement professionnel qui se développe face à certaines situations stressantes et chroniques du contexte professionnel (Fortin, 2014), il n’est pas nécessaire d’avoir la présence d’un matériel traumatique. Toutefois, les effets à long terme du TV peuvent déboucher sur le burnout.

JLBJ : Votre recherche s'est concentrée sur des médecins et des infirmières de l'HCBH. Comment avez-vous utilisé le test « Compassion Fatigue Self-Test for Helpers » (CFST) pour évaluer les risques psychologiques chez ces professionnels ?

CRC : Le test est un questionnaire qui permet d’évaluer les risques auxquels les professionnels de santé sont exposés. Bien entendu, il ne permet pas de donner un diagnostic clinique. Le test a été utilisé de façon séparée  à chacun et a été analysée. Nous avons calculés les scores, et nous les avons interprétés à partir des points accordés à chaque item pour le sujet qui nous concerne.

JLBJ : L'un des points marquants de votre étude est que l'empathie est à la fois un outil de soin et un facteur de risque. Comment les soignants que vous avez rencontrés vivent-ils ce paradoxe au quotidien ?

CRC : Le problème n’est pas l’empathie en soi ou le désir d’aider la personne victime. Mais plutôt, le surinvestissement dans la relation. Oui c’est un facteur de protection, cependant, trop s’investir est un risque parce que le seuil de l’empathie est dépassé, on parle alors d’une relation sympathique ou les professionnels s’identifient à la douleur de leurs patients. L’important, c’est de savoir se limiter quant aux ressentis des patients pour bien faire son travail.

JLBJ : Certains de vos participants ont révélé des changements de comportement liés aux traumatismes de leurs patients (peur des transports, hypervigilance, etc.). Comment le récit de la souffrance d'autrui finit-il par altérer la vision du monde du soignant suivant vos recherches ?

CRC : La chose n’est pas simple. Il s’agit de tout un processus qui se produit par l’accumulation des visites à l’hôpital, des différents cas rencontrés, de l’histoire de chaque patient, mais encore plus par le fait que le surinvestissement est un facteur clé. Trop s’investir et ne pas savoir se limiter, c’est aussi un des facteurs à considérer en plus du manque de résilience face aux situations traumatisantes.

JLBJ : Votre étude montre que si la majorité n'est pas à risque immédiat, certains patients présentent des scores de risque « extrêmement élevés ». Quels sont les signes cliniques qui devraient alerter les institutions hospitalières sur le sujet ?

CRC : Dans le cadre de cette étude, les instruments que nous avons utilisés ne permettent pas de conclure à un diagnostic clinique. Cependant, ils permettent d’explorer les vécus des professionnels dans le milieu hospitalier et de percevoir les risques auxquels ils sont exposés. Toutefois, il demeure important d’instaurer un cadre institutionnel ou les professionnels peuvent faire des débriefings et se ventiler. Les signes cliniques sont diverses : troubles du sommeil, phobie, flashbacks, douleurs psychiques, sont autant de signes qui peuvent vous mettre sur la voie.

JLBJ : Vous évoquez la « résilience » et la satisfaction professionnelle comme remparts. Quels sont les facteurs de protection internes que les soignants peuvent mobiliser pour ne pas succomber à la souffrance de leurs patients ?

CRC : Les facteurs de protection peuvent être différents d’un professionnel à un autre. Car, ce qui marche pour l’un peut ne pas marcher pour l’autre. Voilà pourquoi, les professionnels de santé doivent rentrer dans un processus thérapeutique qui priorise un travail profond sur la résilience et le niveau d’empathie impliqués dans la relation de soin. Il faut aussi noter l’importance des séances de débriefings en fin de journée, de ventilation et l’auto-thérapie.

JLBJ : Réaliser une recherche en Haiti est un défi surtout en milieu hospitalier. Quelles ont été les principales difficultés que vous avez rencontrées et comment avez-vous réussi à obtenir la confiance de ces professionnels très occupés ?

CRC : Les principales difficultés concernent surtout l’absence de données sur la santé mentale des professionnels de santé en Haïti, l’indisponibilité des participants à l’étude, et l’absence d’enregistrement pour une étude de ce genre qui nécessite une analyse minutieuse des récits. Le premier travail de tout psychologue, c’est d’abord établir une relation de confiance avec la personne en face de soi, cependant le plus gros du travail est que j’ai été moi-même : vraie, confiante, patiente mais surtout persuasive. Il faut aussi ajouter que les professionnels avaient la volonté d’aider.

JLBJ : Votre travail débouche sur des recommandations, comme l'ouverture de services de santé mentale pour le personnel soignant. Selon vous, quelle est l'urgence pour le MSPP d'agir sur ce front ?

CRC : Je pense que le MSPP devrait retravailler son budget annuel, penser aux professionnels de santé, mais aussi travailler un budget pour renforcer le système de santé mentale. C’est un pilier important dans le système de santé Haïtien, il faut bien que certaines conditions soient réunies pour qu’ils puissent mieux faire leur travail. Les bonnes conditions de travail jouent un rôle clé dans la protection contre le TV, et permettent de réduire les limites du métier.

JLBJ : Maintenant que vous êtes licenciée en Psychologie, c’est quoi la suite ? Comptez-vous approfondir cette thématique ou mettre vos compétences au service du soutien psychosocial dans les hôpitaux haïtiens ? Parlez nous un peu de vos projets d’avenir !

CRC : Bien sûr que je compte continuer puisque c’est un sujet qui me tient particulièrement a cœur. Je compte avancer dans ce même champ pour la suite de mes études, et elles seront plus poussées vers la clinique pour pouvoir aider les autres, et prendre soin de ceux qui prodiguent des soins aux autres.

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En conclusion, Christina Roussa CHARLES a su démontrer que le traumatisme vicariant n'est pas une fatalité, mais un risque inhérent à la pratique médicale qui exige une attention immédiate dans les hôpitaux, centres de santé et autres institutions sanitaires dans le pays.

Son travail souligne que la santé mentale des soignants est l’un des piliers de l'efficacité de notre système de santé et que pour continuer à sauver des vies, il est impératif de protéger celles et ceux qui soignent.

Nous adressons nos plus chaleureuses félicitations à mademoiselle Charles pour l'obtention de sa licence en Psychologie et lui formulons nos meilleurs vœux de succès continus dans sa mission de prendre soin de ceux qui prodiguent des soins aux autres.


Berckson Johnsly JEAN-LOUIS

Full Stack Developer | Digital Marketing Enthusiast | Tech Writer | Project Manager | HR Professional | Advocate for Human Rights & Youth Leadership 🚀📊🇭🇹

                 

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